INS Flash n° 64 - INS HEA - juin 2012

L’enseignement en milieu carcéral

Daniel Beauvais, ingénieur d’études responsable de la formation continue, coordinateur de la formation des enseignants travaillant auprès des élèves des enseignements généraux et professionnels adaptés jusqu’en 2009, est chargé de la formation des enseignants en milieu carcéral à l’INS HEA. En attendant la parution d’un numéro de la Nouvelle revue de l’adaptation et de la scolarisation consacré à l’enseignement en prison en décembre 2012, il nous fait découvrir les particularités de cette mission éducative.

Gwenaëlle Charamond. Quels sont les publics bénéficiant de l’enseignement en milieu carcéral en France ?
Daniel Beauvais. La formation générale des adultes a concerné en 2011 46 186 des 65 000 détenus de France. Elle est basée sur le volontariat, car seule l’obligation d’activité est instaurée par la loi. En revanche, les mineurs incarcérés, dont le nombre fluctue entre 700 et 800, sont tous scolarisés. L’obligation scolaire incombe aux moins de 16 ans, les 16-18 ans sont l’objet d’une forte incitation.
Le repérage de l’illettrisme est un moment-clé de l’organisation de l’offre d’enseignement pour les personnes détenues. Il permet une première détection des niveaux de lecture, affinée par les évaluations effectuées dans les Unités locales d’enseignement (ULE) des prisons. Le repérage systématique des personnes illettrées est mis en place depuis 1995. Il s’est opéré auprès de 49 657 personnes en 2011.
Concrètement, un premier entretien permet d’évaluer le milieu socioprofessionnel ainsi que le parcours scolaire et carcéral de l’arrivant pour identifier les personnes susceptibles d’avoir des difficultés de lecture. Dans un second temps, le test de bilan de lecture (conçu par Alain Bentolila et Jean-Philippe Rivière, spécialistes de l’apprentissage de la lecture et de l’illettrisme) effectué avec un représentant de l’enseignement, détermine des familles de lecteurs en six niveaux, de A à F. Les niveaux de A à C traduisent une situation d’illettrisme grave, F signifie que les compétences de base en lecture sont acquises.
Les détenus sont placés face à des choix parfois difficiles pour leur avenir, car beaucoup doivent travailler pour subvenir à leurs besoins et améliorer leur quotidien en prison. Il leur est possible de suivre une formation scolaire non rémunérée mais permettant une remise à niveau et l’acquisition d’apprentissages, ou de préférer une formation professionnelle ou un travail, ces deux dernières configurations prévoyant une rémunération. L’organisation de l’activité professionnelle des détenus relève de la responsabilité de la direction pénitentiaire, qui peut mandater différents organismes de formations dont le Greta 1, des associations et des entreprises.
Les personnes détenues scolarisées peuvent bien sûr préparer des diplômes et obtiennent souvent de bons résultats. En 2011, 74 % des personnes détenues adultes et 76,8 % des mineurs candidats à un examen de l’Éducation nationale ont été reçus. Le diplôme le plus préparé est le Certificat de formation générale (CFG), qui comprend une évaluation du socle commun de compétences, ainsi qu’un oral sur dossier.
Le cadre de la prison n’est cependant évidemment pas idéal pour suivre un cursus d’études. Les freins à la cohérence du parcours scolaire sont la durée de détention et les transferts non maîtrisés. Par exemple, la moyenne d’incarcération d’un mineur est de 55 jours durant lesquels il importe de rescolariser le jeune et d’envisager un projet de réinsertion.
Les premiers publics visés, conformément aux principales missions de l’enseignement en milieu carcéral, sont les mineurs et les personnes aux bas niveaux de qualification, les populations les plus fragiles dont la réinsertion est un enjeu de société. Le niveau de maîtrise de la langue détermine l’offre de formation portant sur l’alphabétisation, l’illettrisme, le FLE (Français langue étrangère), les bas niveaux de qualification (CFG) et les autres niveaux (brevet des collèges, DAEU - Diplôme d’accès aux études universitaires…).

G. C. Dans ce contexte particulier, comment s’organise concrètement cet enseignement ?
D. B. Les deux grandes missions de la prison sont la punition et la réinsertion. Nous évoluons au cœur de cette dualité, car l’école en milieu carcéral doit répondre aux besoins en formation pour favoriser les conditions d’une bonne insertion dans la société à la sortie de prison.
L’organisation et la mise en œuvre de l’enseignement nécessitent un partenariat étroit entre l’Administration pénitentiaire et l’Éducation nationale. Deux personnels détachés du ministère de l’Éducation nationale à la direction de l’administration pénitentiaire (DAP) sont responsables de la mise en œuvre des enseignements en prison. Les enseignements dépendent de l’IEN ASH (Inspecteurs de l'Éducation nationale chargés de l'adaptation scolaire et de la scolarisation des élèves handicapés) pour le premier degré et de l’IPR (Inspecteur pédagogique régional) pour le second.
La France est divisée en régions pénitentiaires. Les proviseurs d’UPR (Unité pédagogique régionale, plus large qu’une académie) sont responsables de l’enseignement et travaillent avec les rectorats et les directeurs académiques des services de l’Éducation nationale (DASEN). Chaque prison possède une école, gérée par des responsables locaux d’enseignement et des enseignants. 
Ce dispositif implique une grande collaboration entre les enseignants et l’administration pénitentiaire, ainsi qu’avec la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) notamment pour la participation aux réunions, aux commissions concernant les détenus. La PJJ a la charge de préparer et suivre la sortie des mineurs détenus en partenariat avec des associations ou des établissements, rarement en scolarisation ordinaire.
Le responsable de l’enseignement est chargé de trouver les ressources pour satisfaire les demandes de formation, parfois en faisant appel au Centre national d'enseignement à distance (Cned). Il peut se heurter à des difficultés de mise en place des formations, notamment au regard de l’interdiction d’utiliser l’Internet avec des personnes détenues. Un projet de Cyber-base justice doit permettre d’envisager cette possibilité.
L’ordonnance de 1945 relative à l’enfance délinquante pose le principe fondamental de l’éducation pour les mineurs emprisonnés. De fait, très rares sont les mineurs condamnés pour de longues peines. Le profil est souvent un adolescent déscolarisé depuis deux ou trois ans, ayant rarement continué le collège après la cinquième. Les mineurs sont répartis dans les quartiers mineurs des maisons d’arrêt mais aussi dans les six établissements pénitentiaires pour mineurs (EPM) créés en 2007. Chaque EPM est dirigé par un directeur de l’administration pénitentiaire qui travaille en équipe de direction avec les responsables de la PJJ, l’Éducation nationale et de la Santé. Les surveillants, les enseignants et les éducateurs PJJ travaillent ensemble. Cependant, ces structures sont encore trop récentes pour porter un diagnostic fiable sur leur apport et leur efficacité.
L'accent est mis sur la formation des jeunes adultes pour favoriser leur future réinsertion. Les mineurs restent dans leurs quartiers ou établissements jusqu’à 18 ans et demi et sont transférés dans les établissements pour adultes même s’ils sortent peu après. Ce changement d’environnement est assez bénéfique. En effet, les jeunes adultes rencontrent des détenus plus âgés qui leur transmettent les codes de la prison, leur permettent de prendre du recul et de comprendre la nécessité de l’accomplissement de leur peine. Ils y acquièrent également un respect de l’autorité de l’enseignant, qui bénéficie d’une image très positive en prison auprès des adultes choisissant de suivre une formation. Il faut noter qu’il existe actuellement une vraie séparation entre filles et garçons en EPM et maisons d’arrêt en France, tout comme les hommes et les femmes majeurs sont séparés. Ce n’est pas une règle partout en Europe : en Finlande par exemple, certaines activités comme les formations sont mixtes. Il en résulte moins de violence, un climat plus apaisé.
Les effectifs d’enseignants sont assez différents selon les établissements. Des équipes importantes sont mobilisées pour les ensembles scolaires des centres de détention de Fresnes ou de Fleury-Mérogis en Île-de-France par exemple, tandis que les petites maisons d’arrêt (pour les prévenus et les peines inférieures à un an) accueillent souvent un seul enseignant titulaire, et des vacataires pour le seconder et répondre aux demandes. Malheureusement, le volume d’enseignements dévolus à chaque personne s’en ressent.

G. C. Quel est le profil des enseignants en milieu carcéral ?
D. B. 466 enseignants sont actuellement en poste en France, professeurs des écoles ou des lycées et des collèges, la plupart d’entre eux spécialisés (titulaires d’un Capa-SH 2 ou Capsais 3 option F ou venant de Segpa, spécialisés dans les publics adolescents et adultes en difficulté). Il faut cependant signaler que l’option F ne forme pas spécifiquement aux problématiques liées au public carcéral. Beaucoup d’enseignants du second degré exercent auprès des mineurs tant en EPM qu’en quartiers mineurs.
La spécialisation n’est pas obligatoire : seul l’est le stage de formation organisée par l’École nationale d'administration pénitentiaire (Enap) et l’INS HEA.
Les formations destinées aux adultes se déroulent dans un cadre très structuré. Les difficultés de ce contexte de travail particulier ne sont donc pas liées au possible manque de discipline, mais plutôt à la spécificité de l’apprentissage tardif, qui ne fait l’objet d’aucune formation d’enseignants en France. La reprise d’études chez les adultes nécessite un travail psychologique préalable, sur l’image de soi, la façon de penser. Les adolescents incarcérés au contraire, même s’ils ont pris des distances avec l’école et en ont une mauvaise image que les enseignants s’évertuent à changer, ont gardé leurs capacités d’apprentissage et ne sont souvent pas en grande difficulté scolaire.
De plus, le public est très hétérogène, avec des niveaux d’études et des parcours différents, pour des durées d’incarcérations pouvant être très courtes. Pour s’adapter à ces contraintes, les enseignements s’organisent en modules, dans une dynamique de projets qui permet d’inclure rapidement les nouveaux arrivants comme la semaine de la presse, des sciences, ou des modules sur la création d’entreprise pour offrir des perspectives d’avenir à la sortie de prison. Est également instauré le principe d’évaluation dynamique au fur et à mesure des activités d'apprentissages, des différents projets et modules. Toutes ces particularités nécessitent une forte adaptation des enseignants par rapport à l’enseignement ordinaire.

G. C. En quoi consiste la formation des enseignants à l’INS HEA ?
D. B. Les enseignants qui suivent la formation sont souvent des professeurs des lycées et collèges ayant déjà effectué des vacations en prison. Les enseignants nommés à temps plein ou à mi-temps bénéficient d’une formation d’adaptation à l’emploi obligatoire au titre de la circulaire 2011-239, celle-ci est assurée conjointement par l’Enap et l’INS HEA. Nous recevons 60 enseignants par an. Une première semaine se déroule à l’Enap à Agen en septembre, durant laquelle les interventions portent par exemple sur la découverte du milieu carcéral et de la politique nationale de l’enseignement en prison, de l’histoire de la prison, du droit pénal.
Les deux semaines restantes se déroulent à l’INS HEA à la fin du premier trimestre et au cours du second. Nous avons fait le choix d’organiser deux groupes correspondant aux enseignants pour mineurs et pour adultes car les problématiques d’enseignement et d’apprentissage sont fondamentalement différentes, même si certains enseignants interviennent auprès de ces deux publics dans certaines prisons. Nous adaptons la deuxième partie de la formation selon les demandes des stagiaires. Nous organisons notamment des groupes d’échange de paroles. Les interventions de professionnels qui exercent en milieu pénitentiaire et d’enseignants ressources fournissent différents éclairages, une initiation à la psychologie cognitive, à la pédopsychiatrie, la psychologie, aux conséquences de l’enfermement, aux problématiques liées à l'apprentissage tardif. Jean-Pierre Laurent et Jean-Luc Guyot, détachés dans l’administration pénitentiaire et chargés d’organiser l’enseignement dans les unités pédagogiques interviennent pour préciser les grandes orientations de l’enseignement en prison. Nous présentons également les outils existants sur l’illettrisme et l’alphabétisation, pour certains développés par l’INS HEA. J’ai également mis en place cette année des duos enseignants/maîtres de conférences aptes à analyser les pratiques présentées lors de la formation.
Nous utilisons la plateforme de formation à distance adaptée pour compléter ces sessions tout au long de l’année, pour partager les contenus théoriques mais aussi des échanges de pratiques, des retours d’expérience sur les outils existants par exemple.
Notre principale difficulté est l’absence de manuels de formation pour la population carcérale, le peu de recherches et de supports sur le sujet. Il serait vraiment nécessaire d’investir dans la recherche, de proposer un master portant sur la grande difficulté de publics adolescents et majeurs, dont les personnes détenues, pour notamment tirer des enseignements de l’impact des apports de la recherche sur la formation, comme je le fais avec le duo enseignant maître de conférences.

G. C. Collaborez-vous à des projets internationaux sur la formation des enseignants ?
D. B. Au niveau de l’Agence européenne pour le développement de l’éducation des personnes présentant des besoins particuliers, nous avons participé au projet Grundtvig avec l’Écosse, la Finlande, l’Estonie, et le Portugal. La France était présente avec deux partenaires, le Cned et l’INS HEA. L’objectif était de construire une formation préparatoire commune à l’emploi des enseignants intervenant en prison, servant de base à la construction de dispositifs par chaque pays et articulée autour de quatre axes : enseigner et apprendre, la sécurité (dont la France était responsable), psychologie et santé mentale, enfin réseau social et nouvelles technologies. L’impact sur notre formation a été l’introduction d’un module sécurité dans notre formation. En effet, beaucoup d’enseignants se sentaient en situation d’insécurité ou n’avaient au contraire pas conscience de la dangerosité possible de leur métier. Nous avons donc créé un module pour mieux les informer et les préparer avec la mise à disposition de ressources bibliographiques avec la collaboration du documentaliste Philippe Caillaud de l’Institut, l’organisation et le tournage de jeux de rôles mettant des enseignants en situation dangereuses et leur analyses avec Richard Helbrum, spécialiste de la violence.
Au final, chaque pays a produit son module selon le thème choisi avec un groupe d’enseignants témoin. Il était intéressant de constater que seule la France proposait une formation spécifique à ses enseignants, excepté pour la sécurité. Ce genre de projet, terminé à l’été 2011, nous permet de densifier notre réseau à l’INS HEA pour de futurs partenariats.

Au niveau international, nous montons tout d’abord un projet au Mexique. J’ai effectué une mission en décembre 2011 avec le Centre international d’études pédagogiques (CIEP) pour évaluer les résultats de la mise en place du volet « éducation dans les prisons » de son projet Eurosocial 1.
Il n’y a pas d’enseignants en prison au Mexique mais un système de formation par les pairs : des détenus ayant des compétences enseignent à leurs codétenus (pratique interdite en France). Des modules d’évaluation de ce dispositif ont été mis en œuvre. Le projet consiste à former des personnes sur place qui deviendraient les formateurs des « assessores » (assesseurs), ces détenus qui enseignent. Nous travaillons en collaboration avec le Secrétariat d’état à la Sécurité publique en charge des prisons et l’Institut pour l’éducation des adultes (Ina) au Mexique qui a notamment pour mission de créer des formations pour adultes au niveau fédéral, ensuite mises en œuvre dans les maisons communautaires municipales. Après une première approche pour évaluer les besoins en formation dans les prisons, nous y retournons en juin pour monter le canevas de la formation qui se déroulera fin 2012 au Mexique.
Nous avons également un projet au Québec : l’objectif est de fonder un comité d’échanges de pratiques professionnelles et de constituer un ensemble de ressources pédagogiques autour de l’enseignement en milieu carcéral. Sonia Bradette, coordonnatrice des services éducatifs en milieu carcéral au Québec, organisant à ce titre la formation continue des enseignants, a effectué en mars dernier une mission exploratoire de la formation initiale à l’INS HEA pour renforcer la collaboration franco-canadienne. Le Québec bénéficie d’une communauté d’échanges plus développée qu’en France, liée à la culture pragmatique de l’Amérique du Nord, sur laquelle nous allons prendre exemple. Concrètement, dix enseignants en formation en France ont accès à la plateforme d’échanges chaque année et réciproquement. Le partenariat est reconnu par le ministère des Affaires étrangères québécois qui nous incite à développer cet échange en l’axant sur une dimension de recherche.
Enfin, j’ai récemment effectué une mission en Haïti, durant laquelle j’ai pu visiter une prison et rencontrer un directeur de mission du Centre haïtien de réinsertion des mineurs en conflit avec la loi (Charmical) dont l’ouverture est prochaine. Á l’heure actuelle, les mineurs et les majeurs sont mélangés dans les prisons haïtiennes. L’idée est de proposer une alternative à l’enfermement, notamment pour les jeunes filles dont les conditions de détention sont difficiles. Nous participerions au niveau de la formation des enseignants, en essayant de toujours s’inscrire dans un contexte plus large que la détention, afin d’envisager les collaborations à l’interne mais aussi les partenariats permettant l’insertion des jeunes. Nous avons le soutien du ministère de la Jeunesse et des sports et de l’ambassade de France pour ce projet et avons la semaine dernière déposé un dossier Europeaid (Direction générale du développement et coopération).

Entretien réalisé par Gwenaëlle Charamond

Plus d’information :

Formation à l’INS HEA
Enap
Bibliographie réalisée par le centre de ressources de l’INS HEA (en cours de mise à jour) (.pdf, 109 ko)
Projet Grundtvig de l’agence Europe-Education-Formation
CIEP
Projet Charmical à Haïti

1. Greta : Groupement d’établissements de l’éducation nationale pour la formation des adultes.
2. Capa SH : certificat d'aptitude professionnelle pour les aides spécialisées, les enseignements adaptés et la scolarisation des élèves en situation de handicap.
3. Capsais : certificat d'aptitude aux actions pédagogiques spécialisées d'adaptation et d'intégration scolaires.